mercredi 20 janvier 2010

Kristina Rady

Que deviennent les petites filles ? Dans mon livre, j'ai cité Henry James : tels des « agneaux avec un ruban autour du cou » (et cette image même me fait mal à l'instant, Kristina est née comme ça, avec le cordon ombilical enroulé) « qu'attendent les grands abattoirs de la vie ».

Le site hongrois Bookfenc publie « Postface de la traductrice » de Kristina Rady

à l'édition hongroise de Persépolis de Marjane Satrapi. En guise d'au revoir, je me fais ici en toute humilité la traductrice de la traductrice.

« Mars 2006. Comme tous les matins depuis un an et demi, j'ai encore rejoué l'acte matinal schizophrénique. Une sonnerie à 7 heures 20 qui, à cause de mes insomnies dépressives et mes couchers à l'aube, une fois de plus, ne m'a pas réveillée. Mon petit garçon de neuf ans l'a entendue de sa chambre, il me réveille avec un tas de baisers, nous montons ensemble dans l'autre chambre d'enfant, et tirons du lit ma petite fille de trois ans et demi. Nous n'avons plus allumé la radio depuis deux ans et demi, depuis que dans les informations du matin nous avions entendu une brève terrible qui concernait leur père. Nous mettons plutôt un de ces disques qui réveillent en douceur, Billie Holiday, Tim Bucley, mix de Palotai et autres. Puis on met la table, le petit déjeuner qui n'en finit pas, nous sommes encore en retard, on s'habille en vitesse, une dernière danse pour le matin, et nous partons en nous racontant des blagues pour l'école maternelle à deux rues de chez nous où on laisse Liszka [diminutif d'Alice, en hongrois Alisz], et j'accompagne Milo à la grande école en face. Dès que la porte de l'école se referme sur Milo, le monde coloré vire au noir-et-blanc, et peut continuer la mélancolie bien connue, café, cigarettes, les longs appels téléphoniques de mon mari en prison, et ça jusqu'à quatre heures et demie de l'après-midi où je revêts de nouveau le costume de la maman heureuse et joyeuse, avec son regard sans nuage et son sourire.

Mais faisons un saut en arrière à 8 heures et demie du matin. Je rentre, claque le portail de la maison, me fais machinalement un deuxième expresso double, je redescends en me traînant jusqu'à ma chambre, je me recouche et je regarde devant moi. La machine infernale se met en marche. Depuis quand je n'ai plus lu une ligne ? Voilà tous ces livres fantastiques, on ne voit même plus un mur de ma chambre ! Sans parler des neuf mètres cube de cartons que nous avons fait rapatrier en septembre 2004 par camion de Vilnius. 1550 kilos de lettres et de livres qu'on avait envoyés à mon mari, surtout de France mais aussi de tous les pays du monde, à la prison de la capitale lituanienne. Nous n'avions pas le cœur de laisser toutes ces lettres, ces livres quand Bertrand a été transféré de la prison lituanienne Lukiskiu dans la prison de Muret dans le sud de la France. Avec les autres membres du groupe, on a fait les cartons et puis je les ai descendus à la cave de notre maison. Depuis je ne leur jette même pas un coup d'œil. Pourtant, les livres qu'on avait lus dans notre précédente vie ont tous brûlé ainsi que tous nos autres biens, en une seule flambée rapide et jusqu'aux cendres.

Le 11 septembre 2003, on a mis le feu à notre maison où l'on vivait jusqu'alors. Mais si j'allais lire ces livres au lieu de faire les cent pas en roulant les mêmes pensées voilà un an et demi. Tous ces bons livres laissés moisir à la cave en pleurnichant que je n'ose pas y descendre de peur que la cave ne me rappelle les neuf mètres carrés de la cellule sans fenêtres de mon mari, où pourtant ce n'est pas moi qu'on a enfermée. Pourquoi je me cache derrière ces prétextes stupides d'apitoiement sur soi, comme quoi je ne dois rien ouvrir parce que ce n'est pas moi qui en était la destinatrice ? Les livres sont des livres, ne les a-t-on pas écrits pour que n'importe qui puisse les lire ? Pourquoi devrais-je laisser moisir des milliers de livres sous ma chambre à coucher dans une cave ?

J'ai sauté hors du lit, et j'ai ouvert dans la cave le premier carton venu. Un album superbe sur les geysers d'Islande, un recueil de poèmes de Michaux, ensuite une Bible, Bertrand m'a dit qu'il a reçu des dizaines d'exemplaires de la Bible et du Petit Prince. Et ça ? Une BD ? Elle a l'air pas mal. Marjane Satrapi ? Une fille, et dont le nom n'est même pas français ? Intéressant. J'aime la couverture. Persépolis 1. Une Iranienne peut-être ? Une fille, et qui vient d'Iran, et qui fait des BD ? Ça il faut le faire. Je feuillette. Les bulles sont en français. Je cherche le nom du traducteur. Il n'y a pas de traducteur. Mais bien sûr ! Si elle l'avait écrit en perse, il y a longtemps qu'elle serait en prison. Je ressens une fierté m'envahir parce qu'elle est femme et parce qu'elle écrit et dessine. Dans mon enfance, j'ai moi-même participé à la création de BD et de dessins animés au Studio Pannonia. […] »

Kristina Rady, "Postface de la traductrice"

Satrapi, Marjane Persepolis

Ford. Rády Krisztina Nyitott Könyvműhely Kiadó, 2008 ISBN: 9789639725126

http://bookself.hu/bookfenc/cikkek/reszletek/a_fordito_utoszava_223/

La suite plus tard.

mercredi 6 janvier 2010

Je publie quand même son image




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Bon anniversaire, Maria Preethi

Avant-hier, Maria Preethi a eu 10 ans quelque part en Inde, au sud de Bangalore, dans le Kerala, j'imagine, dans quelle mesure je peux même l'imaginer, ne connaissant pas les lieux, ne la connaissant pas, elle n'on plus, petite fille que j'avais parrainée pendant deux ans par le « Lawrence Family Helper Project », presque anonymement. Enfin, non ! Puisque, eux, connaissent sans doute mon vrai nom, j'avais un peu insisté, je suis écrivain, laissé entendre qu'il est possible de me trouver en cherchant un peu, si un jour Maria Preethi a un ordinateur ou qu'elle vienne en Europe. Mais ils vivaient dans une telle pauvreté – et un pays ouvert à la plus grande richesse, alors on ne sait pas, je demeurerai dans l'attente depuis qu'on a mis fin à ce parrainage contre mon gré (pour ne pas s'attacher ? mais de ma part c'était fait). Je l'ai dit dans le Petit éloge, de cette fillette née le 4 janvier 2000, je ne connais que le métier du père (guide dans le parc naturel du Kerala, gagnant 200 dollars par mois), la mère sans profession, une toute jeune femme, Amalorpava Rani, talentueuse certainement vu la rapidité avec laquelle elle apprenait l'anglais au fur et à mesure de notre trop brève correspondance (tandis que je ne faisais aucun progrès) : « On January 4th [2006] we took both of my daughters to church and prayed for all of us. Maria Preethi gave sweets to her friends. On that day I made chicken curry in my house. »

Le nom de sa petite sœur est Maria Arthi. Quoi d'autre ? Je n'ose publier ici sa photo – ou si ? Je vais le faire, on ne sait jamais. Un jour, si elle vient me voir.

Bon anniversaire, Maria Preethi.

mardi 1 décembre 2009

Enfant Marie

Je découvre une étonnante Marie petite fille dans Jésus contre Jésus de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur.

"Dans l'évangile de Matthieu, la « virginité » de Marie repose sur la citation d'un verset du livre d'Isaïe : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils » (Is 7,14). Mais c'est une traduction tendancieuse. En hébreu, le terme original qu'utilise la Bible est 'almah, c'est-à-dire la jeune fille. Les auteurs de la Septante, la version grecque de la Bible hébraïque, ont traduit, 'almah par parthenos, « la vierge », obligeant le texte à aller bien au-delà de ce qu'il disait. Il faut noter que le seul autre usage du mot parthenos est réservé par la Septante à Dina, la fille de Jacob qui avait été violée (Gn 34,3)… Comme l'a souligné Géza Vermes dans Jésus le juif, la notion même de « virginité » n'était évidemment comparable en rien à la nôtre. Ainsi, la Tosephta qui reflète l'enseignement du rabbin Eliézer ben Hyrcanus à la fin du 1er siècle précisait : « J'appelle vierge celle qui n'a jamais vu le sang, même si elle est mariée et a eu des enfants jusqu'à ce qu'elle ait vu sa première manifestation ». La question de la virginité serait donc précisément liée à l'absence de règles. Or, l'évangile de Luc établit un parallèle très net entre la grossesse de Marie, qui est vierge (qui n'a peut-être pas encore eu de règles), et sa cousine Elisabeth, enceinte de Jean le Baptiste « dans sa vieillesse » (donc, qui n'a plus ses règles).

Entre les données sociologiques de la Palestine au 1er siècle et la traduction grecque de la Bible, il y aurait une sorte d'accord : c'est avant même d'avoir eu ses règles que Marie, encore petite fille, se serait trouvée enceinte de Jésus. Une grossesse exceptionnelle qui tiendrait du prodige."

"Dans Jérusalem au temps de Jésus, Joachim Jeremias indiquait que les fillettes pouvaient être « fiancées » dès l'âge de cinq ans et que, nubiles entre douze et treize ans, leur père avait tout pouvoir sur elles, notamment de les marier ou de les vendre comme esclaves : « On acquiert une femme par l'argent, contrat et rapports sexuels », peut-on lire dans le Talmud de Babylone. […] Une fois les « fiançailles » célébrées, l'épouse, surtout si elle n'était pas encore pubère, demeurait un an encore sous le toit paternel avant de passer sous l'autorité de son mari. Ainsi Matthieu peut-il présenter sans contradiction Marie comme « la fiancée » de Joseph et parler de lui comme de « son époux ». Pendant cette période intermédiaire, toute relation sexuelle était interdite. Or, toujours selon Matthieu, avant que Joseph et Marie aient mené vie commune, Marie « se trouva enceinte du fait de l'Esprit-Saint » (Mt 1,18). Marie est une enfant enceinte."

Gérard Mordillat – Jérôme Prieur, Jésus contre Jésus, éd. Points Seuil, 1999 Pages 24-25 et 23

mardi 24 novembre 2009

Les petites filles et les loups

Voir l'article du même nom.


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Les petites filles et les loups

On vient de me prêter Leçons particulières d'Hélène Grimaud. La pianiste avec ses loups.

Et c'est drôle parce que la citation qui touche le plus dans mon Petit éloge des petites filles – et notamment qui touche le plus une autre Hélène – est tirée du livre Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés.

« C'est généralement quand les filles sont très jeunes – avant l'âge de cinq ans – qu'elles acceptent l'idée d'épouser le monstre. On leur apprend à fermer les yeux et au contraire à se livrer à des minauderies, qu'elles soient jolies ou non. C'est cette éducation qui pousse la plus jeune des sœurs à dire : « Au fond, sa barbe n'est pas si bleue que cela », cet apprentissage précoce qui demande aux femmes d' « être gentilles » et finit par se substituer à leur intuition. En ce sens, on leur apprend purement et simplement à se soumettre au prédateur. Imaginez une mère louve qui apprendrait à ses petits à « être gentils » en face d'un furet agressif ou d'un serpent à sonnettes ! »

Leçons particulières, à l'opposé, serait un apprentissage de l'autonomie et même d'une certaine sauvagerie. Hélène Grimaud met trop de mots dans chaque phrase, même dans les phrases courtes. Trop de trop grands mots. Mais son chapitre sur les petites filles me plaît beaucoup. Hélène Grimaud en parle vraiment très bien (elle qui a le nez et les yeux d'une poupée de mon enfance, sa parfaite beauté). Morceaux choisis :


 

« De quoi sont faites les petites filles,

Du sucre et d'épices,

Et de tout ce qui est bon.

Voilà de quoi sont faites les petites filles.


 

[…] De quoi sont faites les petites filles ? […] Je me revis petite, moi et ma fascination pour le sang, contemplant si près que je louchais le grain de ma peau, les bosses de mes articulations et le dessin des croûtes brunâtres. Je me revis courant seule le maquis corse et le trouble éprouvé à savoir mon corps dans le grand corps de la terre, accroupie, flairant mon odeur. »


 

« Il y a quelque de sorcier chez les petites filles : cette façon d'être feuille et fleur, ce frémissement à la vie. On les sent si proche du secret qu'on les sait complices avec a mort, elles l'invitent dans leur voile de communiantes, leurs dînettes de cérémonie et l'ourlet de leurs robes. »


 

« Les petites filles sont poreuses à l'au-delà, au dehors, au double, à l'ombre. »


 

« Le charme immense des petites filles, tendre et vénéneux, c'est qu'elles tirent de la nature leur vérité ultime. Leurs yeux voient, leur langue connaît le goût exact du sel et des groseilles. […] Elles vivent le monde par leurs sens, quand les petits garçons le vivent déjà par la guerre. »


 

« Ce pacte tacite avec la mort, les petites filles le tiennent pour talisman : parce qu'elles pressent que qu'il leur faudra très tôt rompre avec cette grâce incomparable de s'appartenir tout entières : très vite, le temps de trois gouttes de sang, la vie kidnappera leurs corps, les prendra en otages. »


 

« Je me souvins d'un seul coup de ce que je chantonnais, enfant, en Camargue, en bondissant dans les roseaux. 'Je ne veux pas devenir adulte inutile et notable'. »


 

Hélène Grimaud Leçons particulières,

éd. Robert Laffont, 2005

Pages 93-94


 


 

jeudi 5 novembre 2009

Entretien

Mercredi 4 novembre, 52 rue Broca, Paris.
Les Contrebandiers éditeurs.
Bénédicte Heim m'accueille.