dimanche 18 mars 2018

Deux mots sur un mot d'adieu


On dit, on dit, on dit, et voilà que, avec des on-dit, un article du JDD relance « l’affaire » du suicide de Kristina Rady. Une informatrice anonyme mais « proche de Noir Désir » « croit savoir » que la lettre d’adieu de Kristina comporte cinq pages qui accablent Bertrand Cantat. Eh bien non. J’ai en main une copie certifiée du document. Devant autant de malveillance, de suggestions malsaines, de fantasmes, j’ai décidé de m’en ouvrir ici, dans ce blog abandonné où il y a quelques années j’avais déjà donné la parole à Cini – Kristina Rady de son surnom.

Alors, cette lettre. Sur deux petites pages en vis-à-vis d’un cahier spiralé ouvert, quelques phrases griffonnées à l’écriture grosse qui émeuvent notamment par des ratures. Et c’est tout. Il y a sept noms dont quatre du côté des « méchants » et ce ne sont pas ceux qu’on croit. Que vous croyez. Arrêtez l’acharnement hystérique, cette haine qui la désolerait, qui n’est pas une façon de lui rendre justice. Laissez-la en paix, s’il vous plaît. Les suicidés, ce sont des enfants qui n’en pouvaient plus.

mercredi 19 mai 2010

La petite a dit

Anne Baraou m'envoie ce trésor. Rien de tel pour rompre le silence de ces jours que la parole d'Odile.


5 mois

Dadada dadada dadadé


6 mois

Dadayé dadayéyé


8 mois

Bilum bilum

Biloubiloubilou

Bouliboulibouli


10 mois

Lalilali (pour guili-guili)

Doudé douda


1 an

Et ça et ça et ça

Bravo (elle le dit deux fois puis elle l'oublie pendant des mois)

Tiens ou Tiens tiens (pour donner comme pour prendre)

Oléla (oh il est là)

Oh la la !

Oh, redarde !


13 mois

Maman (sert à tout : papa, amis de passage, jouet otarie en plastique)


15 mois

Gâteau (pour toute nourriture)

Wouawoua (pour tout animal)

Boumba (pour tombé)

Lo (pour l'eau mais aussi pour la lumière)

Bon bain


16 mois

Apo (chapeau)

Oton (coton)

Baba (balle)

Issuisssss (petit-suisse)

Ui-ui (cui-cui)

Maaa (meuh)

Élo (vélo)

Nounou (nounours)


17 mois

Ouhouhou (elle imite très bien le pigeon).

Mu ! Mu ! (voyant une mouche, on lui explique "mouche", avec un "ou" comme le ouhouhou du pigeon, ensuite elle fait ouhouhou pour les mouches aussi)


18 mois

Ou pas (en réponse à "Tu veux venir ou pas ?")

Petit tas


19 mois

Un, deux, un, deux, un, deux... (pour dénombrer)

Elle montre une bouteille et dit bouteille puis elle montre son papa et dit tête.

Première blague : dit caca pour qu'on vienne voir si elle a fait et éclate de rire.

20 mois

Topatate puis patat (pour tomates, patates, compotes, carottes, et sitôt compris que ça amuse, se met à tout appeler patate en rigolant)


21 mois

Là ! (en montrant une tache, on explique "c'est une tache", elle pousse un meuh)


22 mois

A peurh !

T'as vu ?

Ficile (pour c'est difficile)

Aime pas mouche

Tisseul (pour demander à faire toute seule)

Moi aussi j'en veux

Va-t-en ! (à la mouche)

Ma nonnn

Non, peux pas

C'est rien ! (pour désigner ce dont elle a peur)


23 mois

Des gentilles (pour les lentilles)

Des soups (pour les pièces)

Étiquette (pour la représentation dessinée du soleil)

Le bébé ! (pour réclamer de faire le bébé, d'être traitée comme un bébé)


29 mois

Absolument


2 ans et demi

Toi , tu ne comprends rien à moi.


Je ne suis pas un jouet.


Moi je vais aller à l'école en septembre.


2 ans, 8 mois et 18 jours

Première poésie : Dans la petite maison de Paris, je grogne. Je grogne sur la valise. Je grogne sur le lit.


2 ans et 9 mois

Les parents ne comprennent pas ça, les parents ne comprennent pas ça. (chantonné)


Oui, j'aime bien un petit peu mais à la fin ça me barbe.


2 ans et onze mois

Une chenille, un fantôme, moi, l'orage et maman (décrivant son dessin).


Mais y a personne dans mon nez. Et dans ton nez, y a personne non plus. (le premier jour d'école, en réponse au maître auquel elle vient d'expliquer qu'elle aime mettre ses cheveux devant son nez et qui a commenté "Ensuite, on ne voit plus personne.")


3 ans et vingt jours

Première pièce de théâtre :

- Maman ?

- Ma puce ?

- Maman ?

- Ma puce ?

- Maman ?

- Oui, ma puce...

- C'est un petit parlement.


3 ans 2 mois

Squelettes dans mon oreiller et tête de chat méchante. (pour décrire son cauchemar)


3 ans et demi

Je ne suis pas d'accord. je dis interdit. je fais une croix dessus.


3 ans et 9 mois

Première métaphore : Si je mettais des vêtements trop grands, je ressemblerais à un adulte.


3 ans et 10 mois

Au centre de loisirs, il y a deux Mathis : le vrai Mathis et un autre. Il me dit tout le temps qu'il ne s'appelle pas Mathis. Il y a le vrai Mathis et le faux Mathis. (En effet, il s'appelle Basile.)


4 ans et demi

Tu dirais "Qui êtes-vous ?" et moi je ne répondrais pas parce que je ne savais pas.


Eh, y a pas d'os dans le zizi ! (en regardant un livre sur le corps humain)


5 ans

Ta p'tit' têt' sur l'internet.


Elle reforge et utilise le verbe penduler.


5 ans et demi

Elle me fait peur ta question (en réponse à la question "Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?" ).


Cimetière pour labyrinthe.


6 ans

Celeux pour ceux


Quelle Eva c'est ? (lorsque je parle d'une amie)


Je me demande si maman va retrouver un mari parce qu'elle a les mains très abîmées.


6 ans et demi

Pas sa vie quand même, il était pas avec elle enfant, ni au collège ! (en réaction au fait que son grand-père ait "passé sa vie" avec sa femme)


Ça c'est son zizi. Quand on bouge la tête, ça fait bouger son zizi, parce que c'est le même cure-dent. (à propos d'un bonhomme qu'elle vient de fabriquer)


6 ans, 8 mois et 7 jours

Premier poème manuscrit :

Je pleure moi

Je rigole moi, la tempête

elle ne sait plus quoi faire


6 ans et 9 mois

Quand la lune et le soleil s'embrasseront, je deviendrai un vrai cocon

Quand la lune et le soleil s'embrasseront, je deviendrai un vrai papillon.


6 ans et 10 mois

Papa pas là (paroles sur les quatre notes qu'on entend dans les gares Sncf)


7 ans

Je nage dans le bonheur (se vautrant sur le canapé.) Ah non, c'est pas du bonheur (tâtant le coussin).


Pourquoi on est venus au monde ?
Est-ce qu'on a une mission ? Comment la vie est arrivée ? On bafouille des réponses, elle conclut sereinement J'ai peur de mourir.


Je me sens lourde comme un placard. Même mes doigts ne tiennent pas debout. (fiévreuse)


Hello, my name is perdu.


Pourtant je ne vois pas de miettes (en rigolant, pour répondre à une demande de baisser le son qui "casse les oreilles").


Est-ce que ça fait mal de mourir ?

- Non, on s'éteint, c'est tout.

- Et ya personne pour rallumer.

- Voilà, c'est grillé quoi.

- Ni personne pour changer l'ampoule.


Au moins les garçons, c'est pas toujours "Miroir miroir dis-moi qui est la plus belle" et " Ah je ris de me voir si belle en ce miroir".


Ah bon ? (en réponse à un inutile "voilà voilà")

dimanche 24 janvier 2010

Kristina Rady (3)

Postface de Kristina Rady à sa traduction de Persépolis. Il faut lire les trois parties en sens inverse de leur mise en ligne.

« Je cours là-haut chercher le téléphone dans la cuisine, j'appelle la maison d'édition, demande le numéro de Marjane Satrapi, on me répond, pas question. Elle est très connue, sa bande dessinée a été vendue à 400 mille exemplaires, n'y pensez pas. Je ne savais pas tout ça, je voudrais quand même la traduire, mais j'aimerais lui parler avant. On me répète, oubliez ça, elle n'a pas le temps, elle est en train d'adapter son livre au cinéma. D'accord, mais je veux quand même. On me répond sur un ton plus énervé, eux non plus n'ont pas le temps et d'ailleurs je n'ai qu'à les laisser tranquilles. Alors je voudrais son adresse e-mail. C'est pas la peine, on me réplique, jamais elle ne répond à personne, elle est très occupée. Enfin, j'explique rapidement qui je suis, et que je ne vais sûrement pas la harceler, on m'avait assez harcelée, moi. Là, péniblement, on finit par me donner son e-mail, en soulignant que je ne faisais que perdre mon temps et que la bonne procédure serait que l'éditeur hongrois appelle l'éditeur français, lui paye les droits et confie le travail à un traducteur. Que je trouve d'abord un éditeur. A quoi je réponds que je sais pertinemment quelle est la procédure normale mais que malgré tout je voudrais d'abord lui parler. En fin de compte, la personne me souhaite bon courage et prend congé sur un ton sceptique. En raccrochant, je vois qu'il va être quatre heures et demie, je dois chercher les enfants, j'écris vite fait deux lignes à Marjane Satrapi, puis vais à l'école. Nous rentrons, goûtons, chocolat, crêpes, de la limonade au sureau et au miel, pour moi, mon deux-centième café du jour. L'ordi est resté sur la table de la cuisine, je clique, il y a déjà la réponse de Marjane : adresse, téléphone, date et lieu pour une rencontre. Imbéciles d'éditeurs : vraiment, elle ne répond jamais à personne ? La rencontre a été fantastique, tôt le matin dans les studios, rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris, où ils fabriquaient le dessin animé. A mon grand étonnement, avec les mêmes méthodes de l'âge de pierre que nous dans le temps dans les studios des Films Pannonia. Je n'en suis que plus fière. Ensuite nous allons dans le café le plus proche, je lui raconte à peu près ce que je viens d'écrire ici, tandis que dans notre excitation, nous avalons trois cognacs, il n'est que dix heures du matin, c'est vrai, et nous fumons toutes les cigarettes moisies de la prison de Vilnius restées dans le sac en plastique, que j'ai sur moi je ne sais comment. A la fin, j'oublie chez elle mon foulard noir préféré venu du Yemen, qu'elle continue de porter encore. Et c'est tout. Ainsi est née cette traduction. Je vous souhaite de bien bons moments. »

Kristina Rady, "Postface de la traductrice"

Satrapi, Marjane Persepolis

Ford. Rády Krisztina Nyitott Könyvműhely Kiadó, 2008 ISBN: 9789639725126

samedi 23 janvier 2010

Kristina Rady (2)

Postface de la traductrice, suite.

« En rangeant, je suis tombée sur quelques paquets de cigarettes à peine moisies et bien desséchées dans un sac en plastique, elles étaient aussi là depuis un an et demi parmi les livres. Ça devait être un des derniers cartons que nous avions remplis avant qu'on ne transfère Bertrand de Vilnius vers la prison française. On avait le droit de lui apporter de la nourriture et des cigarettes au parloir, mais ces dernières, on devait les sortir des paquets et les mettre une à une dans un sac en plastique transparent. S'il en reste, c'est qu'on était venu le chercher dans sa prison en pleine nuit sans prévenir, on ne nous en avait rien dit, même à nous, pour que l'aéroport ne soit pas envahi par des journalistes et des photographes. Une star du rock est une star du rock qu'il soit français ou américain, partout, le star-système traîne les mêmes meutes. Entre-temps, je ne me rendais même pas compte d'être restée dans la cave, assise sur une marche d'escalier, en train de lire Persépolis. Il me plaisait énormément. J'ai allumé la première cigarette moisie avec la première allumette moisie sur laquelle j'aie pu mettre la main, puis une deuxième, puis une troisième. Cette BD est vachement bonne. J'ai fini de lire la première, ensuite cherché les trois autres volumes que j'ai aussi lus jusqu'au bout sans bouger de là. Mais c'est génial, me suis-je dit, même à la vue des pires emprisonnements politiques abusifs et des exécutions capitales, on est mort de rire. Une autobiographie. Et tellement forte que je m'y reconnais immédiatement. Pourtant, son histoire sous la répression fondamentaliste iranienne et la guerre Iran-Irak est tellement plus dure que la mienne. Ça m'a soulagée néanmoins. Moi aussi, j'ai vécu ces choses-là en plus petit. Moi aussi, j'ai pu faire hurler de rire mes amis, en les amusant avec l'histoire de notre maison incendiée réduite en cendres et que, juste cette nuit-là, nous n'y dormions pas avec mes enfants parce que j'avais le vertige en conduisant et nous avions fait demi-tour au dernier moment. Et qu'elle était absurde aussi, cette autre situation, vers la fin juillet 2003, lorsque je préparais le festival Sziget dans notre maison forestière dans le coin le plus occidental de l'Europe, pour faire la programmation des artistes français. Je donnais le biberon à ma petite fille tandis que dans la maison ronflait encore une douzaine d'amis musiciens qui venaient de terminer la veille un enregistrement dans le studio installé dans notre écurie en éclusant pas mal de bouteilles, quand le téléphone a sonné et que j'ai essayé de comprendre dans la voix étranglée par des sanglots de mon mari qu'il était en train de se taillader les veines sur le bord d'une baignoire dans un hôtel de Vilnius, parce que dans la nuit ils s'étaient bagarrés avec l'actrice qu'il aimait, pour laquelle il m'avait quittée il y avait six mois, et qui est dans le coma, hospitalisée dans un hôpital de Vilnius. Puis j'essaye de comprendre en russe l'infirmier lituanien, mais la seule chose que je puisse prononcer c'est « Ela jite ? » (Pas un mot de plus, pour tenter de traduire « Est-elle en vie ? », ce qui, de la part de quelqu'un qui avait fait russe à la fac, n'est pas mal n'est-ce pas. A partir de ce jour, la langue russe s'est coincée une fois pour toutes à l'intérieur de moi : je comprends tout mais rien ne sort de moi.)

Malgré tout c'est ce qui est arrivé. Marie est morte et le père de mes enfants a été condamné à huit ans de prison. Un orage médiatique en plus, parce qu'il était un rockstar si honnête et incorruptible, personne n'aurait cru qu'il ferait ça, et que son amoureuse morte était la fille comédienne de la famille célèbre des Trintignant. Je vis là-dedans depuis juillet 2003. Pourtant ce n'est pas mon histoire, je ne suis qu'un personnage secondaire dans tout ça. Comme je défends le mari qui m'a abandonnée, la presse française et l'homme de la rue me voient en mère-courage. Tout le monde nous connaît et (hélas) nous reconnaît, les média français en ont parlé pendant des mois et des années. Notre rue ne désemplit pas de paparazzi. Une folie totale, absurde et insupportable. Na !

Mais cette BD est vraiment incroyablement bonne. Je dois la traduire. […]

Kristina Rady, "Postface de la traductrice"

Satrapi, Marjane Persepolis

Ford. Rády Krisztina Nyitott Könyvműhely Kiadó, 2008 ISBN: 9789639725126


Suite et fin de la traduction demain.

mercredi 20 janvier 2010

Kristina Rady

Que deviennent les petites filles ? Dans mon livre, j'ai cité Henry James : tels des « agneaux avec un ruban autour du cou » (et cette image même me fait mal à l'instant, Kristina est née comme ça, avec le cordon ombilical enroulé) « qu'attendent les grands abattoirs de la vie ».

Le site hongrois Bookfenc publie « Postface de la traductrice » de Kristina Rady

à l'édition hongroise de Persépolis de Marjane Satrapi. En guise d'au revoir, je me fais ici en toute humilité la traductrice de la traductrice.

« Mars 2006. Comme tous les matins depuis un an et demi, j'ai encore rejoué l'acte matinal schizophrénique. Une sonnerie à 7 heures 20 qui, à cause de mes insomnies dépressives et mes couchers à l'aube, une fois de plus, ne m'a pas réveillée. Mon petit garçon de neuf ans l'a entendue de sa chambre, il me réveille avec un tas de baisers, nous montons ensemble dans l'autre chambre d'enfant, et tirons du lit ma petite fille de trois ans et demi. Nous n'avons plus allumé la radio depuis deux ans et demi, depuis que dans les informations du matin nous avions entendu une brève terrible qui concernait leur père. Nous mettons plutôt un de ces disques qui réveillent en douceur, Billie Holiday, Tim Bucley, mix de Palotai et autres. Puis on met la table, le petit déjeuner qui n'en finit pas, nous sommes encore en retard, on s'habille en vitesse, une dernière danse pour le matin, et nous partons en nous racontant des blagues pour l'école maternelle à deux rues de chez nous où on laisse Liszka [diminutif d'Alice, en hongrois Alisz], et j'accompagne Milo à la grande école en face. Dès que la porte de l'école se referme sur Milo, le monde coloré vire au noir-et-blanc, et peut continuer la mélancolie bien connue, café, cigarettes, les longs appels téléphoniques de mon mari en prison, et ça jusqu'à quatre heures et demie de l'après-midi où je revêts de nouveau le costume de la maman heureuse et joyeuse, avec son regard sans nuage et son sourire.

Mais faisons un saut en arrière à 8 heures et demie du matin. Je rentre, claque le portail de la maison, me fais machinalement un deuxième expresso double, je redescends en me traînant jusqu'à ma chambre, je me recouche et je regarde devant moi. La machine infernale se met en marche. Depuis quand je n'ai plus lu une ligne ? Voilà tous ces livres fantastiques, on ne voit même plus un mur de ma chambre ! Sans parler des neuf mètres cube de cartons que nous avons fait rapatrier en septembre 2004 par camion de Vilnius. 1550 kilos de lettres et de livres qu'on avait envoyés à mon mari, surtout de France mais aussi de tous les pays du monde, à la prison de la capitale lituanienne. Nous n'avions pas le cœur de laisser toutes ces lettres, ces livres quand Bertrand a été transféré de la prison lituanienne Lukiskiu dans la prison de Muret dans le sud de la France. Avec les autres membres du groupe, on a fait les cartons et puis je les ai descendus à la cave de notre maison. Depuis je ne leur jette même pas un coup d'œil. Pourtant, les livres qu'on avait lus dans notre précédente vie ont tous brûlé ainsi que tous nos autres biens, en une seule flambée rapide et jusqu'aux cendres.

Le 11 septembre 2003, on a mis le feu à notre maison où l'on vivait jusqu'alors. Mais si j'allais lire ces livres au lieu de faire les cent pas en roulant les mêmes pensées voilà un an et demi. Tous ces bons livres laissés moisir à la cave en pleurnichant que je n'ose pas y descendre de peur que la cave ne me rappelle les neuf mètres carrés de la cellule sans fenêtres de mon mari, où pourtant ce n'est pas moi qu'on a enfermée. Pourquoi je me cache derrière ces prétextes stupides d'apitoiement sur soi, comme quoi je ne dois rien ouvrir parce que ce n'est pas moi qui en était la destinatrice ? Les livres sont des livres, ne les a-t-on pas écrits pour que n'importe qui puisse les lire ? Pourquoi devrais-je laisser moisir des milliers de livres sous ma chambre à coucher dans une cave ?

J'ai sauté hors du lit, et j'ai ouvert dans la cave le premier carton venu. Un album superbe sur les geysers d'Islande, un recueil de poèmes de Michaux, ensuite une Bible, Bertrand m'a dit qu'il a reçu des dizaines d'exemplaires de la Bible et du Petit Prince. Et ça ? Une BD ? Elle a l'air pas mal. Marjane Satrapi ? Une fille, et dont le nom n'est même pas français ? Intéressant. J'aime la couverture. Persépolis 1. Une Iranienne peut-être ? Une fille, et qui vient d'Iran, et qui fait des BD ? Ça il faut le faire. Je feuillette. Les bulles sont en français. Je cherche le nom du traducteur. Il n'y a pas de traducteur. Mais bien sûr ! Si elle l'avait écrit en perse, il y a longtemps qu'elle serait en prison. Je ressens une fierté m'envahir parce qu'elle est femme et parce qu'elle écrit et dessine. Dans mon enfance, j'ai moi-même participé à la création de BD et de dessins animés au Studio Pannonia. […] »

Kristina Rady, "Postface de la traductrice"

Satrapi, Marjane Persepolis

Ford. Rády Krisztina Nyitott Könyvműhely Kiadó, 2008 ISBN: 9789639725126

http://bookself.hu/bookfenc/cikkek/reszletek/a_fordito_utoszava_223/

La suite plus tard.

mercredi 6 janvier 2010

Je publie quand même son image




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Bon anniversaire, Maria Preethi

Avant-hier, Maria Preethi a eu 10 ans quelque part en Inde, au sud de Bangalore, dans le Kerala, j'imagine, dans quelle mesure je peux même l'imaginer, ne connaissant pas les lieux, ne la connaissant pas, elle n'on plus, petite fille que j'avais parrainée pendant deux ans par le « Lawrence Family Helper Project », presque anonymement. Enfin, non ! Puisque, eux, connaissent sans doute mon vrai nom, j'avais un peu insisté, je suis écrivain, laissé entendre qu'il est possible de me trouver en cherchant un peu, si un jour Maria Preethi a un ordinateur ou qu'elle vienne en Europe. Mais ils vivaient dans une telle pauvreté – et un pays ouvert à la plus grande richesse, alors on ne sait pas, je demeurerai dans l'attente depuis qu'on a mis fin à ce parrainage contre mon gré (pour ne pas s'attacher ? mais de ma part c'était fait). Je l'ai dit dans le Petit éloge, de cette fillette née le 4 janvier 2000, je ne connais que le métier du père (guide dans le parc naturel du Kerala, gagnant 200 dollars par mois), la mère sans profession, une toute jeune femme, Amalorpava Rani, talentueuse certainement vu la rapidité avec laquelle elle apprenait l'anglais au fur et à mesure de notre trop brève correspondance (tandis que je ne faisais aucun progrès) : « On January 4th [2006] we took both of my daughters to church and prayed for all of us. Maria Preethi gave sweets to her friends. On that day I made chicken curry in my house. »

Le nom de sa petite sœur est Maria Arthi. Quoi d'autre ? Je n'ose publier ici sa photo – ou si ? Je vais le faire, on ne sait jamais. Un jour, si elle vient me voir.

Bon anniversaire, Maria Preethi.

mardi 1 décembre 2009

Enfant Marie

Je découvre une étonnante Marie petite fille dans Jésus contre Jésus de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur.

"Dans l'évangile de Matthieu, la « virginité » de Marie repose sur la citation d'un verset du livre d'Isaïe : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils » (Is 7,14). Mais c'est une traduction tendancieuse. En hébreu, le terme original qu'utilise la Bible est 'almah, c'est-à-dire la jeune fille. Les auteurs de la Septante, la version grecque de la Bible hébraïque, ont traduit, 'almah par parthenos, « la vierge », obligeant le texte à aller bien au-delà de ce qu'il disait. Il faut noter que le seul autre usage du mot parthenos est réservé par la Septante à Dina, la fille de Jacob qui avait été violée (Gn 34,3)… Comme l'a souligné Géza Vermes dans Jésus le juif, la notion même de « virginité » n'était évidemment comparable en rien à la nôtre. Ainsi, la Tosephta qui reflète l'enseignement du rabbin Eliézer ben Hyrcanus à la fin du 1er siècle précisait : « J'appelle vierge celle qui n'a jamais vu le sang, même si elle est mariée et a eu des enfants jusqu'à ce qu'elle ait vu sa première manifestation ». La question de la virginité serait donc précisément liée à l'absence de règles. Or, l'évangile de Luc établit un parallèle très net entre la grossesse de Marie, qui est vierge (qui n'a peut-être pas encore eu de règles), et sa cousine Elisabeth, enceinte de Jean le Baptiste « dans sa vieillesse » (donc, qui n'a plus ses règles).

Entre les données sociologiques de la Palestine au 1er siècle et la traduction grecque de la Bible, il y aurait une sorte d'accord : c'est avant même d'avoir eu ses règles que Marie, encore petite fille, se serait trouvée enceinte de Jésus. Une grossesse exceptionnelle qui tiendrait du prodige."

"Dans Jérusalem au temps de Jésus, Joachim Jeremias indiquait que les fillettes pouvaient être « fiancées » dès l'âge de cinq ans et que, nubiles entre douze et treize ans, leur père avait tout pouvoir sur elles, notamment de les marier ou de les vendre comme esclaves : « On acquiert une femme par l'argent, contrat et rapports sexuels », peut-on lire dans le Talmud de Babylone. […] Une fois les « fiançailles » célébrées, l'épouse, surtout si elle n'était pas encore pubère, demeurait un an encore sous le toit paternel avant de passer sous l'autorité de son mari. Ainsi Matthieu peut-il présenter sans contradiction Marie comme « la fiancée » de Joseph et parler de lui comme de « son époux ». Pendant cette période intermédiaire, toute relation sexuelle était interdite. Or, toujours selon Matthieu, avant que Joseph et Marie aient mené vie commune, Marie « se trouva enceinte du fait de l'Esprit-Saint » (Mt 1,18). Marie est une enfant enceinte."

Gérard Mordillat – Jérôme Prieur, Jésus contre Jésus, éd. Points Seuil, 1999 Pages 24-25 et 23

mardi 24 novembre 2009

Les petites filles et les loups

Voir l'article du même nom.


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Les petites filles et les loups

On vient de me prêter Leçons particulières d'Hélène Grimaud. La pianiste avec ses loups.

Et c'est drôle parce que la citation qui touche le plus dans mon Petit éloge des petites filles – et notamment qui touche le plus une autre Hélène – est tirée du livre Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés.

« C'est généralement quand les filles sont très jeunes – avant l'âge de cinq ans – qu'elles acceptent l'idée d'épouser le monstre. On leur apprend à fermer les yeux et au contraire à se livrer à des minauderies, qu'elles soient jolies ou non. C'est cette éducation qui pousse la plus jeune des sœurs à dire : « Au fond, sa barbe n'est pas si bleue que cela », cet apprentissage précoce qui demande aux femmes d' « être gentilles » et finit par se substituer à leur intuition. En ce sens, on leur apprend purement et simplement à se soumettre au prédateur. Imaginez une mère louve qui apprendrait à ses petits à « être gentils » en face d'un furet agressif ou d'un serpent à sonnettes ! »

Leçons particulières, à l'opposé, serait un apprentissage de l'autonomie et même d'une certaine sauvagerie. Hélène Grimaud met trop de mots dans chaque phrase, même dans les phrases courtes. Trop de trop grands mots. Mais son chapitre sur les petites filles me plaît beaucoup. Hélène Grimaud en parle vraiment très bien (elle qui a le nez et les yeux d'une poupée de mon enfance, sa parfaite beauté). Morceaux choisis :


 

« De quoi sont faites les petites filles,

Du sucre et d'épices,

Et de tout ce qui est bon.

Voilà de quoi sont faites les petites filles.


 

[…] De quoi sont faites les petites filles ? […] Je me revis petite, moi et ma fascination pour le sang, contemplant si près que je louchais le grain de ma peau, les bosses de mes articulations et le dessin des croûtes brunâtres. Je me revis courant seule le maquis corse et le trouble éprouvé à savoir mon corps dans le grand corps de la terre, accroupie, flairant mon odeur. »


 

« Il y a quelque de sorcier chez les petites filles : cette façon d'être feuille et fleur, ce frémissement à la vie. On les sent si proche du secret qu'on les sait complices avec a mort, elles l'invitent dans leur voile de communiantes, leurs dînettes de cérémonie et l'ourlet de leurs robes. »


 

« Les petites filles sont poreuses à l'au-delà, au dehors, au double, à l'ombre. »


 

« Le charme immense des petites filles, tendre et vénéneux, c'est qu'elles tirent de la nature leur vérité ultime. Leurs yeux voient, leur langue connaît le goût exact du sel et des groseilles. […] Elles vivent le monde par leurs sens, quand les petits garçons le vivent déjà par la guerre. »


 

« Ce pacte tacite avec la mort, les petites filles le tiennent pour talisman : parce qu'elles pressent que qu'il leur faudra très tôt rompre avec cette grâce incomparable de s'appartenir tout entières : très vite, le temps de trois gouttes de sang, la vie kidnappera leurs corps, les prendra en otages. »


 

« Je me souvins d'un seul coup de ce que je chantonnais, enfant, en Camargue, en bondissant dans les roseaux. 'Je ne veux pas devenir adulte inutile et notable'. »


 

Hélène Grimaud Leçons particulières,

éd. Robert Laffont, 2005

Pages 93-94


 


 

jeudi 5 novembre 2009

Entretien

Mercredi 4 novembre, 52 rue Broca, Paris.
Les Contrebandiers éditeurs.
Bénédicte Heim m'accueille.

samedi 31 octobre 2009

« Cadeaux Bonus »


En réponse à mon Petit éloge, j'ai reçu en cadeau un livre de Jacques A. Bertrand : « La petite fille qui se souvenait d'avoir parlé avec l'ange » (Julliard, 1997 – tiens, la date de mon premier roman, V.O.). Merci, Jacques A. !

L'héroïne du roman a pour nom Louise et son héros, Grand Oncle. Celui-ci semble partager presque mot pour mot ce que je pense d'un « savoir spécifique » (interpersonnel et respectueux d'autrui) des petites filles.

« A vrai dire, ce n'était pas les facultés intellectuelles de Louise, ni même ses dons, si elle en avait, qui fascinaient l'oncle, mais bien plutôt, si l'on peut dire, l'extraordinaire simplicité de son intelligence. Sa capacité d'attention désintéressée, cette espèce de respect (exigeant) pour le monde.

- Son regard ouvre le monde, avait dit l'oncle. Je ne l'avais jamais aussi bien vu que depuis qu'elle le regarde. »

J'ai reçu un autre cadeau superbe et encore plus personnel : « Lalie » de Florence Delaporte. Comme c'est une nouvelle inédite et très personnelle, je choisis une citation aussi générale que possible pour ne rien trahir de l'histoire de Lalie, une petite fille africaine.

« Il y a des enfants en danger de mort à la naissance qu'on fait revivre en les posant immédiatement sur le corps nu de leur mère. On dit que les petits Africains ont un quotient intellectuel bien supérieur aux autres peuples de la terre jusqu'à l'âge de sept ans, parce que la plupart sont multilingues, parce qu'ils ont été portés longtemps contre leur mère, et parce que, lorsqu'ils galopent librement dans le village, chaque adulte se sent responsable de chaque enfant, et cela donne aux petits une telle assurance, une confiance en eux et en leur monde si forte, qu'ils développent une joie unique et particulière qui les rendrait capables d'apprendre n'importe quoi si on leur enseignait correctement. »


Et enfin, deux cadeaux précieux d'une autre nature.

Les avis sur mon livre de

Bénédicte Heim http://www.livres-addict.fr/Livres.html#almassy

et d'Angèle Paoli http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2009/09/des-petites-filles-qui-rient-dans-le-soleil.html


Merci.

vendredi 23 octobre 2009

Lettre d’intention

La petite fille a un rôle futur : elle devra mettre au monde des enfants, devenir mère. Dès avant sa propre naissance, dans ses ovaires, tous les ovocytes de ses futures ovulations sont là, toutes les périodes fertiles prédestinées. La société est en attente d'elle et projette fortement sur son enfance les exigences de ce rôle unique.

Biologiquement c'est encore comme ça. Mais il y a une vie à vivre. Et pour cette vie, cette existence dont on n'a qu'une par tête d'habitant sur terre, chacune la sienne, les petites filles (je veux dire les femmes) sont moins bien préparées que les garçons. Naguère le stéréotype voulait que les petits garçons jouent aux petits soldats et les petites filles aux poupées – pour remplacer par des bébés et encore des bébés et des bébés et des générations et des générations les hommes tombés sur les champs de bataille. Aussi bien !

N'empêche. Il faut se sortir de ces anachronismes. Pour que les petites filles puissent dire qui elles sont. Que leur identité (qui suppose identification – donc des modèles) soit établie dans toute sa richesse. Qu'elles ne soient pas éternellement destinées à l'autre, aux autres, à l'autre d'elles-mêmes.

Telle serait, écrite après coup et pour résumer, la « lettre d'intention » qui explique le pourquoi de mon livre.


lundi 12 octobre 2009

Fanny


L'héroïne du livre.

(Photo : D.R. reproduction interdite)
Posted by Picasa

La petite Jeanne de Victor Hugo




















Dans L’âge difficile d’Henry James il y a une phrase sur les jeunes filles. Elles sont comme des agneaux avec un ruban autour du cou qu’attendent, «dans leur avenir, les grands abattoirs de la vie ». En lisant les poèmes de Victor Hugo sur sa petite Jeanne, je me demande quels seraient les grands abattoirs qui l’attendent dès que de l’art du grand-père il ne lui resteront que la renommée et éventuellement la fortune pour comme protection.

« Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé,

Etant femme, se sent reine ; tout l’ABC

Des femmes, c’est d’avoir des bras blancs, d’être belles,

De courber d’un regard les fronts les plus rebelles,

De savoir avec rien, des bouquets, des chiffons,

Un sourire, éblouir les cœurs les plus profonds,

D’être, à côté de l’homme ingrat, triste et morose,

Douces plus que l’azur, roses plus que la rose ;

Jeanne le sait ;

elle a trois ans, c’est l’âge mûr :

Rien ne lui manque ; elle est la fleur de mon vieux mur,

Ma contemplation,

mon parfum, mon ivresse ;

Ma strophe, qui près d’elle a l’air d’une pauvresse,

L’implore, et reçoit d’elle un rayon ; et l’enfant

Sait déjà se parer d’un chapeau triomphant,

De beaux souliers vermeils, d’une robe étonnante ;

Elle a des mouvements de mouche frémissante ;

Elle est femme, montrant ses rubans bleus ou verts,

Et sa fraîche toilette, et son âme au travers ;

Elle est de droit céleste, et par devoir jolie ;

Et son commencement de règne est ma folie. »

Ça commençait bien. D’être autant femme aussi tôt, le chemin était tracé : plaire puis pleurer. Du divorce de Jeanne, « la petite-fille d’Hugo d’avec le fils de Charcot », on peut même trouver en ligne la page d’annonce dans le New York Times du 16 février 1905 comme si elle était d’actualité. Ses autres mariages n’étaient guère plus heureux, avec Léon Daudet d’abord, avant donc Jean Charcot, et enfin avec Michel Négreponte (1872-1914) capitaine de l'armée hellénique, mort dans un grand abattoir s’il en est. Enfin, la petite Jeanne aura au moins réussi cela qui n’est pas donné à tout le monde : épouser en troisièmes noces son premier amour.

Bonus et scènes coupées 2

Un jour, j’ai commis une hybridation entre Tristesse d’Olympio et Les Malheurs de Sophie, et cela, naturellement, pour le jeu papou des homophonies approximatives. Le début « Que peu de temps suffit pour changer toutes choses » ayant été imposé par Françoise Treussard (mais ça en dit tellement long sur les petites filles, qui changent plus vite que n'importe qui), j’ai essayé d’injecter dans le texte hugolien (tout ce qui est en romain) un minimum de motifs séguriens (en italique) pour opérer le morphing. Il ne me restait plus qu’à donner un titre.

Malheur à la tristesse !

par

le conteur et la comtesse :

Hugo, de Ségur

« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses »
Petites filles modèles, comme vous vous oubliez,
Et comme vous brisez de vaisselles dans vos métamorphoses
Ces âges mystérieux où cœurs et colères sont liés !

Vos chambres en champs de bataille sont changées ;
L'écureuil tant aimé est mort et renversé;
Vos roses tant adorées ont été ravagées
Par vous, petites filles sauvages qui sautez le fossé.

Un mur clôt la fontaine où, un jour, par l'heure échauffée,
Folâtre, vous bûtes de l’eau glacée en sortant des bois ;
Vous en versâtes à pleins seaux sur la tête, mauvaise fée,
Et laissâtes tomber dans le puits une baguette de vos doigts !

On a pavé votre route, qu’est-ce qu’on l’a aplanie,
Quand, dans le sable pur vous peigniez, dessinant si bien,
Avec le doigt étalant vos talents, il faut de l'ironie,
Or le rire paternel rit jaune à côté du mien !

[Homophonie intermédiaire de

« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses »]

"Que peut Maman ? Sophie, pour manger toute chaude"...

... la soupe au dîner, elle peine à s’asseoir,

On échoue aux plans qu’on échafaude,

Car elle ignore ses leçons quand vient le soir.

N'existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure ?
Rien ne rendra notre Sophie à nos cris superflus ?
Elle enterre sa poupée au moment où je pleure ;
Ma chère fillette me regarde et ne me reconnait plus.

D'autres vont maintenant passer où nous passâmes.
En haut d’une armoire, d’autres vont y venir ;
Sophie grimpe avec ses amies, deux braves âmes,
Elles ébauchent la descente sans pouvoir la finir !

D’autres jours, autres périlleuses retraites.
Bois, cabanes, ruines, lieux inconnus.
Châteaux de sable où des empreintes indiscrètes,
Creusent le sol qu’ont touché leurs petits pieds nus.

Une petite fille prépare son jour d’anniversaire,

Encore elle se réveille au même point du rêve,

Car personne ici-bas ne termine et n’achève…


... « Que peut attendre Sophie pour ranger cette chaise ? »


Bonus et scènes coupées 1




Picasso

Les quatre petites filles de Picasso, c'est une pièce en six actes, «terminée un vendredi 13, à Vallauris, en août 1948 ». On ne joue guère cette pièce que coiffée de l'épithète « injouable ». (Avignon, 2008, Festival off, Cie Théâtre du Piémont des Vosges/le Nid d'Andlau, mise en scène de Jaromir Knittel, « Les Injouables, Textes rares, baroques, inconnus pour certains jugés et réputés injouables », dont aussi l'autre pièce de Picasso, Le désir attrapé par la queue.) Petite fille I, petite fille II, petite fille III, petite fille IV chantent, jouent, parlent, parlent, il n'y a aucun autre enjeu dans cette pièce que d'être, passer du temps au jardin potager.


Petite fille IV

Allons courir comme des folles, et emportons avec nous toutes les fleurs, les blondes et les brunes, les douces et les amères, les tendres et les dures […] Allons courir, jouer, faire les folles (dansant :) – folles – folles – folles – folles – folles – folles – folles – folles…


Petite fille II

Et qu'on est bien ici et qu'on est bien à la campagne, au soleil, fondues au milieu de sa panse, jouant, jouant et rigolant, au soleil rempli de mûres, le soleil plein de rubans, plein de cailloux, plein de cornets de glace. Allons toutes rire et chanter et faire dinette.


Petite fille IV

Apporte tes morceaux de verre de couleur et l'os de seiche qui servira de plat.

(Acte premier, page 24)


Picasso les peint en mots, ces petites filles, il peut les faire parler en chœur, elles annoncent leur statut existentiel avec une parfaite justesse philosophique : « nous sommes contentes, contentes à lier demain, surlendemain, aujourd'hui et hier ». Elles disent : « La vie qui passe a fait dans mes draps ». Elles disent : « Allons à la guerre, guerre de chez soi ». Elles disent surtout : « La vie est belle, cachons-nous d'elle ».

Esthétisme et érotisme, je dirais même du « psycho-esthétisme » :


Petite fille II

Nous sommes couvertes de lumière.


Petite fille IV

Nous sommes salies de lumière.


L'érotisation de la petite fille mise en lumière, fétichisme du regard :


Petite fille I

Arrachons tous ces yeux de nos robes ou cachons sous nos mains ces regards.


Car les petites filles sont regardées dans nos sociétés, des regards d'hommes s'attachent à leurs robes (et à leur nudité, comme le regard de l'inévitable révérend Dodgson : Michel Leiris rapproche le puits au milieu du potager de ces quatre petites filles au terrier de lapin d'Alice). Ce regard qui avant tout les idéalise et les fige en stéréotype d'innocence : « Mais la grosse question est de savoir si je suis absolument blanche, en marbre, en duvet de cygne, en papier blanc de fil pur et couverte entièrement de neige… » (Petite fille II)

La réponse à la « grosse » question de la blancheur pure sera non dans Les quatre petites filles à qui Picasso en fait voir – et sentir, à coups de poing, à coups de gong, en synesthésie – de toutes les couleurs : « Le bleu dirige la pointe de son manteau bleuté azuréal, indigo, cobalt, bleu ciel, prune, sur le bras étendu du jaune citron, vert amande et pistache, cerclant le mauve frappé de deux poings par le vert de l'orange et la nappe à raies bleu roi et bleu pervenche éclatant confondus à ses genoux et tout acidulé arc-en-ciel du blanc bandé de l'arc les pieds mouillés dans le vert émeraude, funambulesques coups de gong frappé à mort parmi les écheveaux d'œillets et des roses si trémières » (Petite fille I).

L'ambiguïté fantasmatique pur/sale est omniprésente. Elle se mêle de la question vivant/mort. Des fossoyeurs passent (leur rôle sur scène reste symbolique et muet), c'est carnaval et


Petite fille II

La grosse tarte aux cerises est pleine de mouches. Si vous ne voulez pas goûter, je la mange entière, entière, et vous pourrez après pleurer, pleurer et me battre.


Au Quatrième acte (page 72), le même jardin au clair de lune, déploie tous les fantasmes animaliers autour des petites filles (qui dansent nues), ça va du cheval blanc à l'aigle et au hibou, en passant par la case de l'Oncle Tom (eh oui), tandis qu'une « petite chatte tenant dans sa gueule un canari saute d'une branche à l'autre et [que] la neige commence à tomber ». Ce à quoi on assiste, c'est « l'arbre du bien et du mal mis au feu des enchères » (Petite fille IV), rien moins. Quatre « nouvelles Ève » malgré elles, un des leitmotive de ce Petit éloge des petites filles, celui de la connaissance, ce quesavent les petites filles, et la surenchère des générations. Didascalie de Picasso : « les quatre petites filles prennent le serpent et s'en servent comme d'une grande faux … »

Une sexualité explicite (telle qu'imaginée par un homme) est constamment présente, à peine déguisée par la métaphore des motifs floraux et des contes. On reconnaît si on veut la Belle au bois dormant, version Basile :


Petite fille IV

Je voudrais avoir une robe de soie d'or violette brodée d'argent, cousue de perles, de jasmins et de fils de la Vierge, bordée de branches de mimosas, d'héliotropes, de narcisses d'œillets, d'épis de blé et ma tête entourée de flammes voir entre les ronces livrer l'amour au carnage […].


Amour et carnage que les trois autres petites filles (la IV étant la meneuse) développent à l'aide d'une panoplie de stéréotypes romantiques tels que linge trempé de larmes, lit défait, persiennes, mensonge, destin, fosse commune, jeux d'adresse, bal masqué, et finalement, tout un « lac endormi en sursaut d'Ophélies ».

Un texte tellement symptomatique de ce qu'on pense que les petites filles font. Tandis que le père, lui, reste encré dans « le principe de réalité » :


Petite fille IV


Aujourd'hui le dix-sept du mois de mai de l'année mil neuf cent quarante-huit, notre père a pris son premier bain et hier, beau dimanche, est allé voir à Nîmes une course de taureaux avec quelques amis, mangé un plat de riz à l'espagnole et bu aux éprouvettes du vin à œnologie.

(Quatrième acte, page 84)


Curieusement, Picasso reviendra encore deux fois dans le présent livre, après l'écrit, pour la sculpture (Petite fille sautant à la corde, 1950) puis pour la peinture (Les Ménines, 1957).


*


Sauf que non, au montage final, Picasso n'a pas trouvé sa place – faute de place – dans ce Petit éloge.


Les Quatre Petites Filles, pièce en six actes, Gallimard 1968